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Quel monde les adolescents préparent-ils pour eux-mêmes ? Au gré d’expériences personnelles et des valeurs reçues, le doute toujours à portée de main, ils avancent vers un avenir qu’ils souhaitent plus ouvert, respectueux et durable.

Par Nicolas Bogaerts

Poser la question de la place des valeurs dans l’univers des adolescents revient à se demander comment celles-ci sont produites, à questionner la nature de ce qu’en tant qu’adultes, nous leur transmettons réellement. C’est aussi parvenir à entendre comment ils interprètent et s’approprient ces valeurs pour se construire et remettre en question les modèles offerts. Bénédicte Étienne intervient en tant que coach et formatrice auprès d’étudiants du secondaire afin de les aider à définir leurs projets de vie. Ses heures d’écoute et de coaching auprès des ados en Région Bruxelloise et dans le Hainaut lui montrent que la question des valeurs est avant tout posée en termes d’adulte : « Elles sont une notion par définition abstraite, positive et universelle et parfois difficilement interprétées par les jeunes. Pour bien les comprendre, il est primordial de les traduire concrètement en besoins ou en comportements. Par exemple, la liberté pour l'un sera le besoin de voyager et pour l'autre correspondra à un refus d'autorité ». La disparition des grands idéaux porteurs de la fin du 20e siècle explique aussi la difficulté de nombreux adolescents à se reconnaitre dans un systèmes de valeurs actuellement instable, en pleine mutation. Bruno Humbeeck, psychopédagogue au Service des Sciences de la famille de l’Université de Mons, l’affirme : « L’adolescence est un âge ou le système de valeurs se met progressivement en place, en fonction de modèles d’identification disponibles. Or, les jeunes, comme notre société, ne sont plus portés par les grands courants d’idéaux. Leur engagement va prendre des formes différentes, plus disparates, plus virtuelles, moins évidentes à explorer pour les adultes, mais leur but sera toujours d’installer leur identité. »

 

Expliquer le monde
S’inscrire dans une identité, des valeurs, un engagement revient à définir, souvent à tâtons, la direction que les jeunes entendent donner à leur vie. Pour cela, ils peuvent s’appuyer sur des ressources multiples, assure la psychanalyste Diane Drory : « Ils vont aller puiser auprès de leurs parents, de l’école, mais aussi de leurs pairs, sur les réseaux sociaux - à condition qu’ils les utilisent comme des lieux d’échange, d’élaboration, et non juste pour commenter leur prout du matin. Arrivés à l’âge adulte, c’est un mix de tout cela qui sera leur bâton de pèlerin. » Elle insiste sur le rôle important de la transmission : « Il ne s’agit pas de forcer les ados à adopter les mêmes valeurs que les anciens, mais de leur expliquer comment le monde s’est construit. Par exemple,  c’est important de le leur faire comprendre qu’à travers la sexualité dominante dans la publicité et les médias, on réobjective le féminin et que c’est une régression qui délaisse les valeurs féministes chèrement acquises. »

Le challenge éducatif réside dans ce que les adultes transmettent, mais aussi dans l’espace que la société dans son ensemble donne aux ados pour qu’ils puissent exprimer leurs ambitions, leurs besoins, développer leur réflexion, leurs passions et leurs projets de vie, se positionner autrement que par rapport à la réussite individuelle, sociale, matérielle qui leur est proposée souvent comme unique point de référence.  Redéfinir les bases d’un vivre ensemble et d’une implication des jeunes, c’est l’un des objectifs d’initiatives telles que le Conseil de la jeunesse en Communauté Française, le Conseil de la Jeunesse de la commune de Molenbeek ou encore le Parlement de la jeunesse, qui entendent valoriser l'image et l'engagement des jeunes.

Ce qu’ils en disent

Paul et Cyril, jumeaux de 16 ans élevés dans le Brabant Wallon placent à l’unisson l’amitié, l’entraide et la solidarité comme valeurs cardinales, soulignent leur détestation du racisme. « Impossible de vivre ensemble sans le respect… ni sans l’humour », clament-ils. « Les scouts nous ont appris l’importance du groupe, du collectif, l’autonomie par rapport aux parents », précise Paul. L’égalité entre hommes et femmes compte aussi : « On cherche de plus en plus l’égalité entre les sexes, c’est bon signe », sourit Cyril.

Arrivée de France avec sa famille capverdienne il y a 5 ans, Jodi, 16 ans, voit dans le lien familial la clé d’une vie réussie: « Ce que je veux devenir reste encore un mystère pour moi, mais je suis sûr que j’arriverai toujours à me débrouiller. Cette confiance me vient de ma famille, qui prend la place la plus importante de ma vie. La famille, la maison, le travail, c’est la base. » La nouvelle génération dont elle fait partie l’inquiète : « Elle part en sucette, les jeunes prennent plein de libertés, sans nécessairement avoir conscience de ce qui existe autour d’eux. Or chaque chose que l’on fait a une répercussion ». Une vision que ne partage pas complètement Cyril « J’ai plutôt l’impression que les jeunes se prennent de plus en plus en main, à l’école, dans le sport, sur le web, dans les mouvements citoyens».  Aisleen, 17 ans, poursuit des études secondaires théâtrales à Bruxelles. Elle reconnaît que sa génération est hésitante, oscille entre l’égoïsme insouciant, la peur de la crise, et la volonté d’offrir une voix différente : « Le monde aujourd’hui est très individualiste, égoïste, consumériste. Et ça m’énerve. Je me pose beaucoup de questions sur notre société, les pays défavorisés, la manière dont la télé nous parle de tout ça. C’est important d’avoir sa propre vision des choses, et de se remettre constamment en question. Le monde a tellement besoin de changement, mais en même temps j’ai l’impression que je ne peux agir qu’à ma petite échelle. »

ENCADRÉS

Cinéma adolescent

Ce printemps, ce cinéma belge voyage en adolescence : ils sont aux portes de l’âge adulte dans « L’année prochaine » de Vania Leturcq ou jeunes ados en quête d’identité dans « Tous les chats sont gris » de Savina Dellicour. Les deux jeunes cinéastes rejoignent dans leurs préoccupations une lignée d’autres films, français ceux-là, centrés sur la période adolescente, tels que  « A 14 ans » d’Hélène Zimmer et « Bande de filles » de Céline Sciamma.

Quand les jeunes s’engagent

Le Parlement de la jeunesse : www.parlementjeunesse.be

Le Conseil de la jeunesse : www.conseildelajeunesse.be

Le Conseil de la Jeunesse de la commune de Molenbeek : www.facebook.com/pages/Conseil-des-jeunes-Jeugdraad-Molenbeek


Écrans partout, valeurs nulle part ?
- Diane Drory : « Se plonger dans un monde virtuel, qu’il soit peuplé de Bisounours ou de violence, c’est un refus de se questionner dans la réalité, de réfléchir sur ses valeurs »
- Bruno Humbeeck : « Diaboliser l’écran ne sert à rien. Si l’adulte comprend qu’il peut doit observer cette partie de la planète ado à la manière d’un ethnologue, des espaces de dialogues, d’échanges, d’apprentissages peuvent se créer. »

 

TEMOIGNAGES - SHOOTING

Célestin de Wergifosse, 18 ans, entrepreneur, inventeur, étudiant en bio technologie

J’ai toujours été passionné par le bricolage. A 10 ans, je suis parti au Niger avec mon grand-père, j’ai été confronté aux problèmes d’énergie de la population. Trois ans plus tard, j’ai créé ce premier groupe électrogène écologique avec lequel j’ai passé les premiers concours. Notre génération est confrontée à un panel de problèmes gigantesques : politiques, économiques, environnementaux, énergétiques... J’ai la conviction que tous ces problèmes doivent être résolus par une jeunesse motivée et consciente des changements. Quand je vais parler à des jeunes dans les écoles et dans les prisons, mon message est que nous devons tous nous positionner comme acteurs du changement, chacun dans nos domaines respectifs. Mon domaine, c’est l’énergie, la transition énergétique. Nous avons besoin d’alternatives écologiques et économiques viables. On nous dit que 1% de la population mondiale détient plus de la moitié des richesses : cela doit pouvoir changer aussi. J’ai eu la chance d’avoir des tremplins qui m’ont permis de lever des fonds et de créer ma petite entreprise. A 16 ans, le coach qui m’épaulait dans mon projet m’a demandé quel adulte je voulais être : Un inventeur ? Un entrepreneur ? Au-delà de l’aspect entrepreneurial, il y a les rencontres et la transmission, le partage des passions qui donnent du plaisir et qui créent du sens. Je ne suis pas passé à côté de mon adolescence, au contraire, je l’ai vécue à fond.  Nous sommes beaucoup à être convaincus que ce ne sont pas les grandes multinationales qui vont apporter de vraies solutions, mais les milliers de jeunes talents à travers le globe. Tout le monde n’a pas l’opportunité de les mettre en œuvre, mais nous pouvons chacun agir à notre échelle, prendre position pour le changement.

A 13 ans Célestin de Wergifosse a créé un groupe électrogène écologique à partir de matériaux de récupération, avec lequel il gagne le premier prix du concours Lépine Junior.  Lors de l’édition européenne du concours, il est nommé « meilleur jeune inventeur 2010 ». À 15 ans, il fonde son SPRL. Il voyage, donne des conférences (écoles, TEDX) et mène des études en biotechnologie et ses activités de jeune entrepreneur. www.celestin.dewergifosse.be/

 

Manon Capelle, 18 ans, étudiante et comédienne

La famille est très importante pour moi, comme l’amitié. Avec des amis, il est possible de se créer une autre famille qui elle aussi peut durer toute la vie. J’essaie de ne pas encore me projeter dans l’âge adulte. Je n’avais rien entrepris avant de commencer à tourner le film. La vie va où elle veut et mes choix m’emmèneront là où ils devront m’emmener. Je ne sais pas si ce sera encore vers le cinéma, les arts ou l’édition... Là, j’achève mes humanités puis je voudrais partir un an en Angleterre pour me découvrir, sentir ce que je veux pour moi avant de rentrer dans l’âge adulte qui me parait très compliqué, moins habité par le rêve.  J’ai l’impression que les défis et les choix vont être de taille pour notre génération : la surconsommation, les enfants collés très jeunes le nez sur leur iPad, l’urgence d’acheter développement durable, de faire un tas de geste pour l’environnement sans en sentir concrètement les effets. Le monde ne va pas bien, mais en même temps on nous dit de faire ce qu’on veut. Comment se positionner, changer un monde qui bouge très vite. Et que faisons-nous de nos grands-parents, du lien entre les générations ? L’esprit de partage, l’ouverture sur ce qui nous entoure, ce qui est différent de nous est essentiel pour moi. Et de l’autre côté La manière dont notre génération est dépeinte dans les médias est toujours un peu exagérée : alcool, drogues, internet, on appuie toujours sur les cas extrêmes, en oubliant que l’adolescence est avant tout une période d’expériences. Notre base d’adulte, ce n’est pas notre enfance, mais les personnes qu’on rencontre durant l’adolescence. Cette période où on se cherche beaucoup, où on essaie de se réaliser, de se trouver, tout en prenant soin du monde alentour, définit quelle personne on sera à l’âge adulte.

 

Marion Capelle est à l’affiche de « Tous les chats sont gris » de Savina Dellicour, avec Bouli Lanners et Anne Coessens. Dans son premier rôle au cinéma, elle est Dorothy, jeune adolescente en pleine quête d’identité à la recherche de son père biologique. En salle à partir du 29 avril 2015.

 

Retranscription d'une interview Radio.