Home Articles par Edition La Libre Essentielle La télévision : sorcière ou fée ?
La télévision : sorcière ou fée ? PDF Imprimer Envoyer

1992.  L’exposition universelle de Séville. Le mur d’un pavillon est recouvert d’un panneau regroupant cent écrans de télévisions. En grandes lettres il est titré « Nous sommes entrés dans l’ère de la communication . » La télévision est-elle un outil de communication ?

La magie des images

Notre vie psychique est un monde de représentations. Le visuel joue un rôle important dans le travail de la symbolisation psychique. Loin d’être un fait banal, l’image est la médiation essentielle entre le corps et les mots. Les images ont un pouvoir énorme du fait d’être un double miroir : miroir de la capacité de chacun de ses spectateurs à pouvoir penser ses propres images ; et miroir de la possibilité de se penser à plusieurs dans la même image. Donc si nous aimons les images, si elles nous fascinent c’est parce que la relation que nous établissons avec elles renforce notre capacité de pouvoir penser nos propres pensées. Telle pourrait bien être finalement la raison pour laquelle l’être humain s’est toujours engagé dans la création d’images (déjà dans les grottes de Lascaux), alors qu’il n’en avait finalement nul besoin pour satisfaire ses besoins élémentaires, en habitat, en nourriture et en socialisation.

Il est illusoire de réduire l’image à du pur visuel et de penser que le corps peut se déconnecter de ce qui défile là devant les yeux. Car de visuelle, l’image se mue en image psychique. Celles-ci ont le pouvoir de rappeler à l’imagination non seulement l’apparence visuelle des choses, mais aussi les souvenirs sensoriels et émotionnels qui lui sont associées. : la chaleur de l’air ce jour-là, le bonheur de se trouver en ce lieu- ou au contraire la tristesse- les sensations de fatigue, de faim ou de légèreté.

Les images matérielles ne peuvent donc être uniquement vues du point de vue du visuel. Défilant devant les yeux elles appellent à des résonances visuelles, mais tout autant à des aspects émotionnels et corporels. C’est corps et âme qu’un spectateur intègre du visuel.  

Aussi une image balancée sans commentaire, vidée de son sens et de son contexte risque d’avoir des effets dévastateurs pour peu qu’elle se télescope avec la vulnérabilité de celui qui la reçoit. Une image n’est pas un objet, elle survient dans un contexte. Et nous-même qui la regardons ne sommes pas des objets mais des sujets lestés d’un passé et d’un présent. Une image peut déclencher un sentiment de culpabilité ou de compassion aussi bien qu’une hostilité irrépressible.

 «  Le problème des images de télévision est qu’elles vont si vite que l’on ne peut ni les étudier ni comprendre comment elles ont été montées. Or elles ont au moins deux effets néfastes : elles nous empêchent de penser et nous ôtent l’envie de nous informer par nous-mêmes en nous faisant croire que nous savons déjà tout en les voyant ; et elles nous font imaginer que le monde est noir en renforçant le sentiment de menace diffuse. Contrairement à ce qui se dit, elles n’incitent pas à la violence mais augmentent l’angoisse sécuritaire. Notre seul recours contre leur impact ? Nous accorder la liberté d’associer ce qu’elles montrent avec nos images intérieures, nos propres rêveries. C’est l’unique façon de résister à la tétanisation devant la réalité nue, trop crue, au mutisme qu’elles imposent. » Nous dit Serge Tisseron.[1]

 

Et les enfants ?

On parle beaucoup de l’impact de la télévision sur l’enfance. Qu’en est-il ? On ne peut plus nier l’influence du nourrissage permanent par les images auquel est soumis l’enfant et qui a une influence indéniable sur son développement psychique. Le personnage qui se déplace sur l’écran permet à l’enfant de s’identifier à lui car l’image animée prend en charge les signifiants liés au déplacement dans l’espace et aux mouvements. Cette identification narcissique dans l’image a son revers car elle ne permet pas pour autant d’être toujours en phase avec la réalité, et même être un moyen pour fuir cette dernière…

La télévision peut être un rapt de vie intérieure. En ce qui concerne la sexualité, par exemple. Celle-ci est tellement, à la fois banalisée et mise en exergue, qu’il ne faut pas vraiment s’étonner que nombre d’adolescents soient imprégnés de fantasmes pornographiques quant à ce qu’ils imaginent d’une relation amoureuse. Rappelons que les modèles qu’un enfant intériorise et qui organise sa psyché proviennent avant tout de ses interactions avec le milieu dans lequel il évolue. Et il interagit non seulement avec sa famille mais aussi avec ce que la société lui propose comme normes, comme stéréotypes.

Pour protéger l’enfant d’une déréalisation et de modèles identificatoires néfastes, il est indispensable de limiter la consommation d’images. De contrôler mais pas trop car interdire incite encore plus à regarder…Rester vigilants car enfants et adultes ont des perceptions différentes de la réalité. Voir des humains et des animaux fuir devant l’avancée de la lave d’un volcan en ébullition peut, pour un enfant, être bien plus traumatisant que de voir dix personnes mortes jonchant un sol. Mais surtout, il faut privilégier la parole. Aucune image n’est définitivement nocive à condition de lui avoir donner un sens.

D’ailleurs les concepteurs des programmes télévisés ont parfaitement compris qu’ils pouvaient utiliser ce media pour manipuler dans un sens au l’autre les masses. Ainsi que l’explique Juliette Jabnou[2] : « Même si tous les enfants ne font pas toujours la  distinction entre la pub et la réalité, ils savent que la pub est là pour leur faire acheter des produits. Le problème c’est qu’il y a un décalage entre ce qu’ils savent et ce qu’ils ressentent. Dès qu’un spot leur plait, ils sont happés par les premières images et c’est une barrière assez difficile à franchir. Il faut donc aller doucement pour les amener à dépasser l’impact affectif et émotionnel. »

La loi du marché peut-elle continuer d’imposer ses objets et ses valeurs en direction des enfants sans que le législateur n’en limite les débordements ? On parle beaucoup de droits de l’enfant mais bien peu de directives les protègent des produits audiovisuels.

Quand la télé se fait sorcière.

 « Ils vont en baver. Vous aller adorer ». Les émissions où aller se faire malmener font légion et engrange un audimat conséquent.

Le sadisme serait-il un nouvel enjeu pour la télévision ? Au nom de la vérité les voyeurs jouissent de ceux qui s’exhibent. On se défoule en jubilant de voir l’autre éliminé de la scène par des paroles assassines. Que dire d’une certaine réassurance acquise en jugeant de concert avec l’animatrice des parents qui s’empêtrent dans des difficultés d’autorité ! A moins que l’on s’étouffe de rire en voyant des candidats chanteurs se distinguer par leur contre performance. Ou que l’on se gargarise de ricanements lorsque une personne publique se fait piéger par un journaliste. La télévision est-elle là pour mettre en scène et attiser la jouissance de voir l’autre mis en échec, voir jusqu’ou il tiendra sous les coups que l’on lui assène, rire du désarroi ?

En récupérant le besoin de se confier de personnes en difficulté, en utilisant les fantasmes de célébrité, les tendances narcissiques d’individus prêts à tout pour sortir de l’anonymat ou rester en vue, certaines émissions s’adressent directement à nos pulsions sadiques. « Y a pas à penser, juste à se moquer ! »… Ceci va à l’encontre d’une éthique qui cherche à civiliser. A choisir la violence sanguinolente des cirques romains était sans doute moins horrible…

Et si le programme dérange ou ennuie, un simple coup de zapette élimine les problèmes d’un simple coup de pouce et donne par ailleurs un délicieux sentiment de toute puissance de vie et de mort sur ceux qui tentent de décrocher un brin de célébrité.

Quand la télé se mue en fée

Découverte technologique fabuleuse, la télévision est une aubaine. Elle distrait les malades et les vieux de leurs maux, de la monotonie des jours. Nous faisant découvrir des mondes inconnus, elle amuse et passionne jeunes et moins jeunes. Le monde entier est à notre portée, elle nous informe, nous instruit, nous introduit à la différence des univers d’humains ou de celle des règnes différents. N’est ce pas une raison pour en faire un breuvage particulièrement rafraîchissant et nourrissant ?

La télévision peut être un outil relationnel précieux. Laissez moi vous conter l’histoire de ce papa, très pris par son métier et pas vraiment spontanément enclin à s’intéresser à sa fille jeune adolescente, jugée trop « bébé » et inapte à s’intéresser au monde des adultes. Tous deux déploraient leur manque de relation. Ceci jusqu’au jour où ils décidèrent de regarder le JT ensemble. Il fallut faire un sérieux effort de chaque côté, l’une pour s’intéresser à ces choses compliquées que sont la politique, les guerres, les enjeux économiques. L’autre de faire l’effort et de prendre le temps d’expliquer les rouages de base des grands enjeux mondiaux. Nous voilà quelques années plus tard, et ils n’en finissent pas de discuter à table ! La télévision a aidé l’un et l’autre à découvrir que l’autre n’était pas aussi c…qu’il le pensait !

Conclusions

Si l’écran permet une certaine distance, il n’évite pas la barbarie. Ni notre fascination pour ses représentations. On ne peut hélas s’empêcher de constater que les émissions de télé tout en devenant de plus en plus brutales, supportent de moins en moins le débat. On demande aux gens de « ramper », pas de donner leur avis ou de lancer de temps en temps une vraie controverse argumentée. Si on s’y risque, on ne reçoit plus la parole.

Sans doute l’enjeu d’une chaîne télévisée est de faire du profit. Encore faut-il savoir si l’on souhaite un gain financier, un gain de culture ou un gain d’humanisation ? Un des gains pour l’humanité ne serait-elle pas d’essayer de tirer la conscience humaine vers le haut ? Et pas tenter d’obtenir de l’audimat en réveillent les instincts les plus vils de l’humain.

A lire : « manuel à l’usage des parents » Serge Tisseron Bayard, 2004

 « L’enfant au siècle des images » Claude Allard Albin Michel 2000

[1]«  Comment Hitchcock m’a guéri » Albin Michel 2003

[2] Mensuel «  Familles » septembre 2005  p28

 

 

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