Home Articles par Edition La Libre Essentielle Des limites. Pour qui, pourquoi?
Des limites. Pour qui, pourquoi? PDF Imprimer Envoyer

Un peu d’histoire

Fin du XIXème siècle, nos pays connurent l’explosion de la révolution industrielle et l’économie devint essentiellement axée sur la production de biens et l’amélioration de cette production par une rentabilité accrue. La culture s’est mise à valoriser l’Avoir, l’Argent et la Consommation.

Vis à vis de l’enfance c’était le règne de l’autoritarisme, du tout pouvoir des adultes, l’enfant avait à obéir et à se taire. Le tout petit était vu comme un tube digestif, rien de plus. Les pères ne s’intéressaient aux enfants qu’une fois devenus adolescents et capables de parler de choses censées. A cette époque l’enfant est conceptualisé comme étant une réduction de l’adulte, un être inessentiel à qui on accordera de la consistance sociale que lorsqu’il sera devenu semblable à l’adulte. A cette époque, était considéré comme fort, donc capable de s’intégrer et de faire évoluer la société, celui qui ne pleurait pas quand il avait mal, qui ne reculait pas devant l’effort, qui montrait de l’endurance. C’était le règne du rationnel et l’émotif avait peu droit de cité. Il fallait obéir quitte à en souffrir !

Avec son « Peace and love »,  Mai 68 avait comme objectif de rendre à l’amour et à la paix leur droit de cité.  Avec le développement de la psychanalyse, la vision de l’enfant a basculé. On accordera, maintenant, à ce dernier le plein statut d’individu social ; l’enfant est reconnu dans sa spécificité et sa différence par rapport à l’adulte. En réaction à l’autoritarisme la devise devint « Il est interdit d’interdire » ! Cette petite phrase avait certainement pour but de faire basculer notre société vers plus de tolérance, de respect mutuel et de prise de responsabilité. Mais ne l’a-t-elle pas entraînée dans un univers de dépendance et de déresponsabilisation ?

Qu’observons-nous ? Notre société d’humeur cocoonante induit des papas poules qui se font des doublons de la mère car leur différence et leur autorité naturelle est mal vécue. L’enfant roi est né !  Les enfants ne sont-ils pas notre bien le plus précieux ? De peur de les blesser, les adultes craignent de les frustrer, de les contre carrer,  quitte à ce que l’enfant ne décolle pas de la TV (pardon, souvent de SA TV !) ou de son ordinateur !  La philosophie éducative est inversée : ne pas faire souffrir l’enfant quitte à ne pas se faire obéir…

Mais notre culture actuelle n’est-elle pas en train de se leurrer en nous faisant croire que le bonheur dépend de ce qu’aucune limite soit mise à notre individualisme ?

L’humain ne peut vivre en société sans Loi.

En naissant, l'enfant devient un sujet socio historique puisqu'il émerge à un certain moment, dans une certaine culture et dans un contexte social spécifique. Doté de son inconscient, de ses pulsions, de son désir de vivre nous pouvons dire que dés le départ, le bébé est sujet de désir, il est "désirant". Pour devenir le sujet conscient de son désir, pour donner corps et forme consciente à une individualité responsable et libre, l'individu devra devenir aussi "sujet de droit" c'est à dire être confronté à la Loi, aux règles, aux normes et se rallier à leur éthique et au respect de la structure des rapports sociaux afin de ne pas assujettir l'autre à la barbarie d'un désir non humanisé.

C’est pourquoi toute société est constituée à partir d’une Loi fondatrice symbolique permettant à la réalité humaine de se structurer, de se vivre. La loi qui régit tout groupement humain est donc un pacte primordial entre les êtres humains, un sacrifice consenti par eux pour permettre tous les échanges à venir. Cette loi symbolique contient en elle-même deux interdits fondamentaux bien connus : l’interdit de l’inceste et l’interdit du meurtre. Ces interdits garantissent la conservation, la survie du groupe en régulant les échanges entre ses membres. Cette loi symbolique agit en instance tierce entre deux individus, elle leur permet de s’ouvrir à autre chose qu’à une relation duelle.

Bien que la Loi symbolique soit présente partout, elle ne suffit pas pour régir tous les rapports entre les hommes. C’est pourquoi « la loi de la Cité » est nécessaire, elle se concrétise par un code civil, pénal, familial. Chaque famille se doit d’élaborer des règles de fonctionnement propre, tout comme chaque école ou chaque entreprise. Cette loi juridique, à chaque fois spécifique du groupe, énonce des prescriptions et interdits réels qui sont assortis de sanctions en cas de transgression.

La Loi humanise via la fonction paternelle

La loi est un principe fondamental régissant les rapports entre les être humains. Dire NON instaure la loi. L’adulte qui assume ce qu’on appelle la fonction paternelle, c’est à dire la fonction de coupure, veille à ce que l’enfant comprenne que dans la vie tout n'est pas permis!

Le courant humaniste contemporain se préoccupe beaucoup de la liberté de la personne ainsi que de la croissance individuelle, sociale et humaine. Sont stimulés : l'autonomie de la pensée et la créativité, la recherche de sens, le développement de la pensée de l'enfant. Tout cela, en vue de l'épanouissement existentiel et émotif de la personne. Il n’empêche que cet épanouissement ne peut se réaliser que si la personne trouve un équilibre entre le respect de l'individu et celui de l'environnement !

Éduquer, c'est inculquer une façon de vivre par rapport à la Loi. L’adulte doit, pour ce faire, faire acte de témoignage, désigner à l'enfant ce qu'est la Loi en imposant quotidiennement les lois familiales et sociales appelées aussi règles de vie. Cette loi humanisante, aussi appelée fonction paternelle, pour que l’enfant l’intègre, la fasse sienne, elle doit être véhiculée de façon consistante et cohérente !.

La fonction paternelle sert à domestiquer la violence primordiale qui nous habite tous du fait même d’être vivant. Cette fonction dispense « l’amour loi » dont l’enfant a autant besoin que de l’amour câlin ! Cette fonction paternelle (qui rappelons-le est autant l’apanage de la mère que du père !) règle et met des limites dans les rapports entre l’enfant et le monde en mettant en place des interdits.

L’adulte abdiquant à la transmission de la Loi, entraîne chez l’enfant de sérieux risques de difficultés d’adaptation car il ne lui donne pas les outils pour organiser son monde pulsionnel, pour l’aider à « dompter » ses pulsions.. En miroir à cette non transmission de valeurs, l'enfant se construit sans racines et se retrouve doté d’une organisation pulsionnelle chaotique…

L’adolescent et la Loi

L’adolescent a besoin de mourir à son enfance pour pouvoir vivre à autre chose, pour pouvoir entrer dans le monde adulte. Il lui faut des repères pour qu’il puisse s’y mesurer !

Tout adolescent doit nécessairement effectuer un travail de deuil étant donné les changements de l’image et du statut de son corps. Il se retrouve en plein remaniement identificatoire, en recherche d’autres modèles, c’est pourquoi plus que jamais il a besoin et est même demandeur de lois et de limites !  A condition que celles-ci aient du sens, c’est à dire prennent appui sur la Loi symbolique.

Trouver quelque chose de clairement limitant, rassure et donne des points de repères! La transgression de l’interdit est inhérente à ce passage obligé de l’adolescence. Pour mieux se connaître, le jeune doit faire ses propres expériences et expérimenter ses propres limites.. Ainsi, certains jeunes défient la mort car ils cherchent leurs limites, se sentant tout puissants ils font le pari de prendre une autoroute en sens contraire…

Pour les enfants d’aujourd’hui une difficulté majeure se révèle être le manque de repères symboliques, de fonction paternelle dispensés par les adultes. Jadis les rites initiatiques permettaient la confrontation à des actes forts, à des prises de risques qui font grandir. Derrière ces rites, il y avait les adultes maintenant les limites édictées par ceux-ci et par la société. Actuellement, à une époque où tout semble possible, où disparaît la loi délimitant les choses, fournissant des règles structurantes auxquelles on pouvait s’opposer, société en manque de référents, de repères, de limites claires à laquelle s’opposer, on constate chez les jeunes une augmentation des conduites à risque et de comportements d’auto destruction tels qu’anorexie, suicide, drogue dure.

Cela devrait nous faire réfléchir…

Constat d’aujourd’hui ? Crise de la Loi et de l’autorité.

Face aux nouvelles théories qui, à juste titre, déclarent que l'enfant n'est pas un adulte inachevé mais un être désirant au même titre qu'un adulte, que constate-t-on ?. Au nom de l'épanouissement de sa personnalité les parents laissent ce désir prendre toute la place. C'est lui qui dit non aux désirs des parents qui eux craignent de se défendre de peur d'être de mauvais parents!

Là où la Loi fait défaut, il y a vacance d’interdit…D’où la confusion entre ce qui est permis et interdit, cela entraîne une perte de repères identitaires, des troubles de la distance entre soi et l’autre et un rapport problématique à tout ce qui fait frein au désir, à tout ce qui frustre. Souvent c’est la violence qui en résulte.

La violence, symptôme de la détresse des jeunes d’aujourd’hui et de leur solitude face à un manque de « repères » est un appel au Père. Lieu symbolique de la Paternité, de la Loi symbolique du tiers terme. Paroles qui dispensent de l’amour « sous condition » : à condition de  s’humaniser et d’obéir à la loi qui institue que tout n’est pas possible, tout n’est pas permis.

Paradoxalement notre civilisation de l’individualisme qui prône le « Quand et comme je veux, et tout de suite » ne favorise pas l’acceptation de la Loi qui humanise ! Par ailleurs nos lois et nos contraintes sociales ne soutiennent pas ces appels au Père, à la limite…De plus pour le plus grand désarroi des adolescents, les pères se dérobent. Il n’y a plus moyen de se battre « contre », la négociation est de mise.

De la nécessité de l’autorité

Sans doute est-il important de ne pas confondre fermeté ou autorité avec autoritarisme ou pour employer d'autres mots: ne pas confondre « donner de la structure » avec « être strict ou rigide ». L’autorité assurant fermeté et structure aide un enfant à savoir lesquelles de ses attitudes sont acceptables et lesquelles ne le sont pas, de lui faire découvrir ce qui est à lui et ce qui est aux autres. L’autorité jalonne la vie de points de repères.

L'autorité revient aux parents, aux éducateurs et est l'indispensable garant d'un fonctionnement harmonieux de la famille et du groupe scolaire ou autre. Faire preuve d'autorité c'est veiller au respect des individus et de leurs territoires propres. L'autorité instaure le CODAGE du fonctionnement de la famille: argent de poche- places à table- tâches. Comme pour tout groupement humain, il existe au sein de chaque famille des règles de fonctionnement posées par les parents.

Bien sûr l’adulte ne possède pas La vérité sur ce qui serait idéalement "bien" pour l’enfant ! Ce n'est pas une raison d’abandonner toute prise de position ferme quant à la façon dont il souhaite que l’enfant  à se situe et  agisse en famille et en dehors de celle-ci.

Conclusion

Aimer ce n'est donc pas se laisser aller au piège que nous tend notre société de consommation, dire oui à tout, sous prétexte de nier la souffrance, nier la mort, de nous illusionner de toute puissance ! . De la toute puissance de notre Désir qui viendrait mettre en échec la Loi de l’incertain. Quoique nous fassions ou pensions, tous les possibles (la mort, la maladie, l’amour) peuvent à chaque instant faire irruption dans notre quotidien, c’est une incontournable loi de la Vie !.

De plus, un autre grand piège du laxisme, attitude qui préfère laisser faire l’enfant selon sa pulsion du moment, engendre un doute quant au réel intérêt de l'adulte pour l'enfant. Cette attitude crée chez l’enfant un sentiment d’instabilité et d’insécurité dont la résultante est la Violence.

Faut-il rappeler comme souvent ce sont ces enfants à qui les parents ont  tout donné, tout permis, ceux qui ont eu la bouche remplie avant même d'avoir ressenti "la faim", ceux a qui l’adulte a voulu éviter l’expérience du manque, ceux a qui l’on n’a pas laissé la chance d'acquérir par eux-mêmes ce dont ils avaient envie, ce sont ces même enfants qui se plaignent le plus amèrement de manque d'amour…

Quand on a tout, toujours, tout de suite, que notre désir doit être satisfait dans l’immédiateté, il n'y a plus de place pour le rêve, et le désir s'en va mourir sur la rive de la désespérance.

 

 

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