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Tatouages, totémisations, baptêmes d’étudiants, guindailles ne sont-ils pas autant de rites initiatiques qui viennent marquer certaines phases clés d’une vie ? D’ailleurs dès qu’apparaissent les hommes dans le lointain de l’histoire, nous les voyons mettre en place des rites. Ceux-ci sont souvent marqués d’épreuves à traverser pour faire montre de la force intérieure de celui qui est initié. Ces rites donnant, souvent lieu à des usages festifs et récréatifs, jouent un rôle essentiel dans la fonction sociale.

Des rites, pourquoi ?

Une grande partie de notre existence est rythmée par des rites, une société ne peut vivre sans rites. Ils y a ceux qui ponctuent le quotidien (les horaires, les repas), ceux qui marquent les temps forts de la vie de tout un chacun (naissance, totémisation, un premier baiser, un baptême d’étudiant, mariage, mort) et ceux qui jalonnent la vie collective (couronnement d’un roi, commémoration d’une guerre).

Une des fonctions essentielle du rite est d’être une assurance contre l’impondérable, l’imprévu, il possède un effet tranquillisant. Il permet de maîtriser l’incertitude et garantit, au moins illusoirement, la stabilité de l’univers des hommes. Par son caractère répétitif, le rite est situé hors temporalité, il est un moyen de maîtriser le futur, par essence, inconnu. « Un monde sans rites est un monde brut, réduit à la matière, au poids et à la mesure, alors qu’un monde ritualisé instille l’histoire dans les choses, leur donne un sens et nous permet d’être ensemble… … Un monde ritualisé lie et harmonise les individus entre eux pour en faire un groupe social, un groupe auquel ils appartiennent et qui les tranquillise »

Il faut des rites pour ralentir le temps, commémorations qui nous resituent dans le passé comme dans l’avenir ; une fête d’anniversaire par exemple. De nos jours, ces rites paraissent de plus en plus essentiels car l’accélération des changements ne donne plus le temps d’imprégner de sens les gestes quotidiens. Le rite donne des points de repères fixes.

Pour marquer les temps forts qui jalonnent une vie il faut aussi des rites de changement, des rites marquant le passage des étapes. C’est le cours de la vie, avec ses détours douloureux, fantasques et imprévus qui nous amène peu à peu à développer une force intérieure et à la mobiliser lorsque cela s’avère nécessaire. Devenir résolu dans l’action, endurant dans l’épreuve, courageux face à la douleur ne sont pas des données de base mises à notre disposition dès la naissance. Vivre c’est aussi soutenir des épreuves et rebondir après les chocs.

Nous naissons vulnérables et la fin de notre vie est souvent marquée par la fragilité. Entre ces deux moments, il y a une vie à traverser. Vivre, ce n’est pas que manger, travailler et dormir ! C’est aussi grandir pour faire évoluer le monde des humains. Pour cela, il faut apprendre à nous dépasser, à connaître nos limites et nos compétences.

Pour trouver sa différence, pour la vivre, pour surnager dans ce monde où la vitesse de développement technologique ne fait qu’augmenter l’incertitude inhérente de la vie, il nous faut plus que jamais, renforcer notre moi intérieur et jalonner notre vie de rites. Ceci afin de ne pas se sentir devenir un fétu de paille qui flotte au gré des évènements. On peut donc penser, qu’au sein d’une société devenue planétaire, en manque de repères conventionnels forts et structurants, les jeunes tentent d’inventer des rites collectifs pour pallier à l’incertitude du lendemain. Ainsi, le rite de la totémisation est devenu le moment-clé du scoutisme, baptême et guindailles d’étudiants sont aux yeux de ceux-ci aussi nécessaires que la réussite des examens.

Besoin d’appartenance

Nous avons tous un besoin d’appartenance et de lien, sans cela nous dépérissons. Par exemple, pour se différentier des générations précédentes, les ado ont besoin de construire leur langage et mode d’être spécifique. N’allez pas confondre un grunch avec un skater, ils n’ont pas réellement les mêmes idées et pourtant pour faire partie de l’un ou de l’autre groupe, il y a des modalités à respecter. De même, un scout totémisé se sentira avoir un petit quelque chose en plus par rapport à un jeune n’ayant jamais connu l’épreuve de cette nomination, regard du social sur eux. C’est un plaisir partagé, même devenus adultes, entre anciens scouts on s’intéresse au totem de l’autre. Ce besoin d’un rite statuant un sentiment d’appartenance, une reconnaissance de la part des pairs se retrouve chez les témoins interrogés par Fr. Raes (voir article de ce dossier) sur leur baptême d’étudiant. Comme vous avez pu le lire, pour faire partie de ceux reconnus comme des étudiants dignes de ce nom, il vaut mieux être poil que fossile !

Muscler son âme

« Habitue chaque jour ton esprit à perdre ce que tu possèdes, tes biens, ta santé, tes êtres chers » conseille Sénèque à Lucilius. Dans la même veine, le poème « If » de Kipling est un véritable bréviaire de la force intérieure. Un objectif essentiel de la vie humaine ne serait-il pas le développement personnel qui permet la sérénité grâce à notre capacité de persévérance, de patience, d’audace, de courage, de confiance, d’intégrité. En un mot : de maîtrise ?

Ce n’est pas le désœuvrement, Baden Powell l’avait bien compris, qui forge des hommes forts et responsables. Il a inventé le scoutisme où esprit de groupe est construit au travers d’expériences faisant appel à l’endurance, au sens de l’autre et des responsabilités. A toutes les époques, les hommes ont imaginé des techniques pour fortifier notre force intérieure, pour que l’homme ne soit pas livré au chaos de son intériorité. En effet, celle-ci est loin d’être un aspect de nous que nous avons sous contrôle ! Nos états de conscience constitués par nos pensées, nos souvenirs, nos sensations, nos associations d’idées, nos affects, etc, sont en constante mouvance. L’intériorité est donc un domaine instable et incertain. Pour acquérir un certain contrôle sur ce flot incessant d’input qui constitue son for intérieur, l’humain devra développer sa « force d’âme ». Pour cela, les religions ont inventé les pratiques ascétiques, les sociétés primitives imposaient des rites d’initiation pour endurcir.. De nos jours, totémisations et baptêmes d’étudiants prolongent ces habitudes ancestrales. Les tatouages, piercing, jeu de la canette et autres pratiques, hélas peu codifiées et donc parfois extrêmement violentes, sont sans doute des ersatz mis en place par les jeunes face à notre monde déritualisé. Ces pratiques sont destinées à forger l’identité culturelle des individus et des groupes.

Gare aux rites sans rituel !

La force psychique se nourrit du lien à autrui, des relations affectives. Il est donc vain de croire que les épreuves à faire passer à un « bleu », qu’il soit petit scout ou étudiant, lui seront utiles pour sa force intérieure si sont négligés : l’aspect de l’amitié, du sentiment filial d’un aîné envers un plus jeune, ainsi que la solidarité. Il ne faut pas oublier que chaque être humain a sa part irréductible de faiblesse, de fragilité, d’inachèvement.

Pour être accepté dans le clan des aînés, il faut s’abandonner totalement, à « corps perdu » à ceux qui vont vous initier. C’est pourquoi du côté de l’initiateur il faut que toujours que le moteur des épreuves à faire traverser, soit l’amour et le respect de la vie. Les épreuves d’un rite de passage, telle une totémisation ou un baptême d’étudiant, ont pour essence d’être une école de vie, de soutenir certaines traditions et comme le dit Jean-Louis Debliquy « de faire passer un message positif »

Helàs,  nous avons assisté ces dernières années à certains abus dans le rituel de ces rites de passage. Ce n’était plus tant l’initiation du cadet qui était en jeu qu’une occasion offerte aux initiateurs d’user de leur pouvoir de façon non codifiée. Laissant alors,  libre court à la pulsion sadique de s’exercer sur un être réduit au statut d’objet sur qui tout est permis. Faut-il rappeler ce drame de l’étudiant qui a perdu la vie après avoir été plongé nu dans un liquide douloureux mais aussi, chose imprévue,… toxique…

Dans la foulée signalons qu’il est regrettable de voir, au retour des camps, certains petits scouts revenir traumatisés par les excès dans les épreuves de totémisations. Une totémisation n’est pas à être confondue avec un baptême d’étudiant. Ce dernier concerne de jeunes adultes pour qui un certain dévoilement de leur intimité ne devrait pas blesser autre mesure. Tandis que le psychisme d’un jeune adolescent dont le corps est en pleine transformation s’avère beaucoup plus fragile face aux  humiliations physiologiques ou psychiques. Il faut que les chefs, souvent encore très jeunes et peu conscients de certaines conséquences sachent que certaines actes posés « pour rigoler un bon coup » n’ont parfois  rien de drôle…

Mais heureusement la majorité des initiateurs sont conscients qu’un rite doit s’accomplir selon des règles bien précises sous peine de sanction. En effet, tout rituel, aussi profane soit-il, s’apparente de près ou de loin au rituel magique en raison de sa dimension et de son potentiel hautement symbolique. Aussi, les chefs ou les « togés » comme ils sont appelés chez les étudiants, doivent-ils assurer la finalité fondamentale du rite, à savoir de sécuriser et d’apaiser par son pouvoir structurant et opérant. Un rite de changement n’est pas là pour avilir, casser ou dominer mais pour veiller à celui qui l’a traversé se sente fort et fier de faire partie du nouveau groupe.

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