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Même au paradis il serait insupportable de vivre seul. (Proverbe russe)

Qu’en est-il de cette solitude devenue un problème de société? La littérature sur le « développement personnel » accorde une place de choix à cette forme de détresse, insinuant que la solitude serait la condition originelle de l’être humain. Partant de la certitude que chacun naît seul et meurt seul, l’homme devrait, sa vie durant, s’accommoder de cette condition ontologique. Et, pour se prémunir de souffrances relationnelles, il lui faudrait acquérir la capacité de n’avoir besoin de personne, de ne dépendre de personne.

C’est faux, cette solitude prétendument naturelle est un produit social. Cette vision de l’homme initialement seul est le fruit de notre société individualiste, fortement encline à oublier les conditions nécessaires à l’existence des humains qui la compose. A savoir que l’homme naît dans un état de dépendance absolue à autrui et reste psychologiquement et sociologiquement dépendant, jusqu’à la fin de ses jours.

L’enfant d’aujourd’hui est imaginé comme naissant d’emblée complet, autonome et sans dette. En considérant l’enfance sous cet angle, ne prenons-nous pas le risque d’outrepasser les capacités des petits à supporter une autonomisation précoce ? A-t-on oublié que c’est dans l’enfance que se construit la capacité de nouer des liens, d’accorder sa confiance à autrui, de supporter aussi bien la dépendance que la séparation et la solitude ?

Si je suis la première à dénoncer la solitude psychique dans laquelle grandissent nombre d’enfants et d’adolescents, sachez qu’on ne naît pas seul, on le devient… On le devient lorsque les éducateurs oublient qu’ils sont mandatés à apprendre à nos enfants comment vivre en société, à reconnaître la légitimité et la valeur de leur existence, et à les guider dans l’humanisation de leur Désir. Les théories de l’attachement montrent bien que l’enfant ne peut conquérir son autonomie psychique et affective seul ; il ne peut apprendre à être seul tout seul ; il ne peut supporter de se séparer et de s’éloigner que dans un lien sécurisant, avec une figure d’attachement fiable et permanente. Le paradoxe d’aujourd’hui est la tendance à oublier, au nom de l’individu autonome, l’édifice social sur  lequel reposent nos pieds…

La solitude ne peut être conçue sans le lien à autrui. Ce qui fait souffrance dans notre société s’appelle « isolement relationnel », ce manque de lien social essentiel offrant reconnaissance et protection. Souffre alors d’un sentiment de solitude celui qui, rencontrant des difficultés à nouer et à entretenir des liens, ne trouve pas sa place dans la société.

 

Prenons un brin de recul devant les injonctions qui nous demandent de retrouver un rapport serein avec notre supposée solitude originelle, et souvenons-nous que c’est par l’autre et avec l’autre que l’homme advient, existe, se construit, s’épanouit, acquiert une certaine liberté et assume la solitude.

 

Psychologies, Mars 2014