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L’air du temps nous oblige à de nouvelles temporalités, celles de l’instant et de la jeunesse.

 

 

La vie actuelle est rythmée par l’instantané. On n’est plus dans le temps de l’urgence, on est dans le temps du TTU (très très urgent). Un temps d’accélération du désir, un temps qui démultiplie notre manière d’être, un temps qui renonce à déployer et enraciner la pensée dans un espace temporel. Ce temps, ponctué de continuels bilans afin d’en faire le plus possible avant de mourir, engendre une hyperactivité provenant de la dictature de l’immédiateté. Pour nous donner la sensation d’exister ? Pour nous offrir l’opportunité de dire « Je n’ai pas le temps » afin de ne pas devoir nous occuper des autres ?

Paradoxalement, ce temps que l’on s’efforce de « gagner », on le perd en feuilletant le tourbillon de pages des réseaux sociaux. L’histoire y est ininterrompue,  fugace et éjectée par l’arrivée du message suivant. Et on maile, on zappe, on chatte, on twitte, on facebooke, on instagramme et j’en passe, tout en conduisant, en mangeant, au supermarché, dans les transports en commun, en privé et en public, jour et nuit. Cette permanence dans l’instant procure un sentiment d’accélération foudroyante du temps. Et pourtant une minute reste une minute…

L’ère du zapping crée de nouveaux cerveaux et des intériorités psychiques speedées. Nourrissant, entre autres, la frustration qu’il faudrait mille vies pour parcourir tout ce qui s’offre à notre regard. L’immersion perpétuelle dans l’Internet se déroule au sein d’une sorte d’éternité factice, stérile et lisse, entraînant une raréfaction de l’expérience du monde. Une artiste me confie : « Dans cette déferlante d’images le public sait-il encore prendre le temps de lire les messages de l’art ? Même l’art d’avant-garde ne sait plus suivre ! »

Par ailleurs, l’illusion virtuelle de l’Internet accroît fâcheusement l’illusion proprement adolescente de se croire éternel. L’infinité subjective du réseau est le pendant de l’éternité subjective de l’adolescence. Aujourd’hui on entre dans l’adolescence plut tôt que par le passé, cette entrée ne se faisant pas pas à la puberté, mais par la culture. Pareillement, l’adolescence prend fin plus tôt, mais avant le grand saut vers l’âge adulte, il existe un âge intermédiaire que l’on appelle jeunesse. Elle commence vers l’âge de 15, 16 ans pour se termine parfois… à 30 ans, si pas plus. La jeunesse est l’âge symbolique de la modernité, non pas un âge d’insouciance mais un âge d’irresponsabilité. C’est l’âge du possible, de la disponibilité, rien n’est conclu, on n’est pas sclérosé dans un rôle, à une place. L’âge où toutes les portes semblent encore ouvertes. Un temps de vie suffisamment agréable pour que l’on ait envie d’y rester.

 

Il apparaît que l’instant et le présent ont signé un pacte d’alliance au détriment du passé et du futur. C’est le temps subjectif qui a pris le mors aux dents, se substituant au temps objectif, réglé comme une horloge depuis… la nuit des temps.

 

Psychologie Magazine - Octobre 2016