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L’art pour s’incarner dans sa spécificité

Pour les adeptes de coïncidences, celle-ci saute aux yeux : voilà plus de 40 ans que la psychanalyste et autrice Diane Drory rencontre des enfants, des adolescents et des adultes en consultation. Et voilà plus de 40 ans qu’ékla œuvre à l’épanouissement des jeunes.

Rencontre avec Diane Drory
Par Sarah Colasse - Ekla

Diane Drory m’a donné rendez-vous dans son cabinet. En ce tout début d’été, elle m’accueille chaleureusement et, tel un lutin vif et enthousiaste, elle me dit combien notre travail est essentiel et s’émerveille devant les brochures de saison que je lui tends.

Sur les murs et sur les meubles de la pièce réservée aux consultations pour adultes (une autre consacrée aux enfants se trouve juste à côté), des œuvres d’art très diverses, des signes et des symboles, des phrases… dont celle-ci, joliment posée dans un petit cadre « L’oreille est le chemin du cœur ». 

Que génère la rencontre entre les jeunes et l’art ?

L’art parle à l’émotionnel, reconnecte au vécu, en contrepoids de l’école, très axée sur le mental, sur l’importance accordée à la connaissance, au bagage intellectuel. Ce qui manque cruellement aux élèves est l’imaginaire. Or, celui-ci permet de sortir des difficultés lorsqu’on rencontre une question existentielle, un souci. Que sommes-nous sans notre créativité ?  En consultation, lorsque je demande à un enfant de dessiner, je lui dis « ce qui m’intéresse, c’est ce que tu inventes, ce qui vient de toi ». L’important est de savoir exprimer quelque chose aux personnes autour de soi. Même s’il s’agit d’un chat sans moustache, l’adulte ne doit pas lui dire « tu as oublié de dessiner des moustaches ! ».

L’une des spécificités d’ékla est d’amener, via la rencontre avec la singularité d’un ou d’une artiste, les jeunes à développer leur propre singularité…

Ce qui permet d’avoir un regard décalé sur les choses et c’est important. « Thinking outside the box » ! L’art ouvre à l’autre dans une société où l’on pense beaucoup à soi. En classe, chaque parent veut qu’on considère son enfant comme unique ! Mais l’école, c’est être un parmi d’autres. Pas 1 + 1 +1 mais être en contact, en lien, dans l’échange… J’encourage les parents d’enfants qui sont en souffrance de communication, à leur proposer de faire du théâtre. Pour apprendre à fonctionner avec l’autre, à tenir compte de l’autre. Actuellement certains jeunes s’injurient sur TikTok mais n’oseraient pas dire le même message s’ils étaient face à face… Votre travail est une façon d’apprendre à être dans l’humain, dans le vivant, dans l’incarnation. L’art aide à s’incarner dans un Moi unique certes, tout en étant un Je parmi d’autres.

Quelles sont les conséquences de ce manque de lien ?

La période Covid a enfermé les jeunes, les a habitués à rester seuls, face à leur ordinateur aussi la société doit travailler au lien. Beaucoup de jeunes sont en souffrance. Entre autres ces « enfants-dieux » auxquels les parents se soumettent complètement suite à l’engouement pour l’éducation positive… mal comprise. Bien sûr qu’il faut être positif mais être positif ne signifie pas ne mettre des limites, de règles, d’hiérarchie générationnelle. Dans ce cas se créent des dégâts.

Quels types de dégâts ?

Des enfants hyper angoissés car ils n’ont plus de guide, plus de berges à leur rivière pulsionnelle. Toute leur énergie s’éparpille dans les terres et deviennent marécage. L’adulte est là pour garantir les berges qui encadrent le courant énergétique. Dans le travail que vous faites, l’art ce n’est pas faire n’importe quoi. C’est arriver à guider son émotion, à élaborer ce qu’on ressent. Ce n’est pas évident du tout ! Que ce soit par le théâtre, le dessin, la danse… À l’école, on ne laisse pas assez bouger les enfants.

« Ça bouge », la danse a une place capitale dans les projets d’ékla, quel regard portez-vous sur la place du corps dans l’école ?

Je trouve terrible de voir les enfants, dès la maternelle, collés à leur chaise devant une petite table. Pourquoi n’apprend-on pas à compter en bougeant dans la classe ? En bougeant, on apprend mieux ! C’est scientifiquement prouvé !

Quel est l’impact de cette immobilité ?

Ça rend passif. C’est une cruche qu’on remplit et pas un être humain qui a soif d’apprendre ! En Suisse, en primaires, les enfants font de la couture, de la danse, de la menuiserie… Ils apprennent la biologie en se promenant dans un bois. Je ne comprends pas qu’aujourd’hui, avec tout ce qu’on sait sur les neurosciences, sur l’importance du mouvement, on ne fasse pas bouger les enfants et obliger de sport les ados qui sont là avec toutes leurs hormones en ébullition.

Qu’est-ce que produirait plus de mouvement ?

Plus d’intelligence. Émotionnelle, intellectuelle, sensorielle. Bouger nourrit le cerveau !

Nos artistes observent également que le fait de se toucher est très compliqué et ce, de plus en plus tôt…

Oui surtout pour l’enfant-dieu… Vous avez déjà caressé dieu vous ? Il y a quelque chose d’intouchable dans le regard que l’on porte sur l’enfant aujourd’hui. Il ne faut pas l’abîmer. Trop de parents pensent « je dois juste être là pour que son potentiel s’épanouisse, je n’ai rien à transmettre ».  Le passé est régulièrement diabolisé. Mais celui qui n’a pas de passé, n’a pas de futur ! Dans vos ateliers, les artistes transmettent leur potentiel, l’apport de l’histoire de l’art… Il y a donc de la transmission. 

Vous parlez de passé diabolisé ?

Dans la tête de beaucoup le passé se résume aux deux guerres mondiales, à  l’autoritarisme, au patriarcat, et dans la foulée on rejette l’autorité, les limites qui obligent la frustration, on refuse la finitude. Au nom du bonheur, à l’avenir tout va changer... C’est vrai qu’il faut un monde nouveau. Je suis bien d’accord. Mais il faut savoir ce qu’on veut de nouveau et par rapport à quoi.

Ces éléments peuvent déstabiliser l’enfant…

De nos jours l’enfant doit s’auto-construire ce qui provoque de réelles angoisses chez lui. Et mettre des limites, c’est mettre de la tradition. Ainsi nombre de parents me disent « oh non ! Moi, je n’apprends pas à dire bonjour, au revoir, merci… C’est le vieux monde, il fera bien ça de lui-même ! ».

Que produit cette attitude ?

Des salles d’attente bourrées. Des pédopsychiatres débordés, des centres de guidance qui ne savent plus accueillir les enfants, des ados en grande souffrance qui ne trouvent pas d’endroits d’hébergement…

Quels types de troubles ont les jeunes dans ces salles d’attente ?

Ils sont perdus, parfois borderline, en-dehors de la réalité. On parle souvent d’autisme mais, pour moi, ce sont des « déréalisés ». Comme leur éducation doit venir d’eux, ils n’ont d’autre repères que la barbarie de leur pulsion. Il y a énormément de violence. On m’amène des tout-petits qui font des crises terribles que les parents ne savent pas gérer, qui cassent tout… Il y a beaucoup de souffrance et d’épuisement parental. Ces derniers font tout ce qu’ils peuvent, se donnent jusqu’à faire un burn out. Mais il faudrait qu’ils en fassent moins et leurs enfants seraient moins angoissés. Arriver à dire : « Maintenant, tu vas jouer car je suis fatigué et j’aimerais lire mon journal ». Non le parent pense devoir être à disposition, on a peur de traumatiser l’enfant… Une maman inquiète me demande : « J’ai fait le repas pour ce soir et je n’ai pas demandé à mon enfant s’il était d’accord avec mon choix ! Est-ce qu’il sera traumatisé ? ».

La crise covid aurait généré un changement d’attitude chez certains ados quant à leur façon de se rebeller. Au lieu de se rebeller contre leurs parents dans le processus sain de l’adolescence, ils se retournent contre eux-mêmes. Confirmez-vous cette observation ?

Oui. La raison est simple : trop d’ados se sentent nuls puisqu’au départ on leur dit « Tu as tout en toi, je suis juste là pour t’aider à t’épanouir ». S’il a « tout en lui » et qu’il est en échec scolaire, c’est donc de sa faute à lui. Puisque c’est aussi lui qui enfant a décidé de son repas, de son heure du coucher, de qui va lui donner son bain… L’excessive bienveillance de l’adulte se retourne contre l’image qu’il se fait de lui-même.

Ce qui peut provoquer des troubles divers…

« Si je dois faire un effort pour quelque chose, c’est que je ne suis pas assez intelligent » pensent certains. L’effort, l’attente n’ont plus la cote. Si vous n’êtes pas tout le temps heureux, c’est de votre faute. Mais personne n’est tout le temps heureux. Instagram regorge d’images de belles vacances, de ceci, de cela… Qui peuvent susciter des « moi je n’ai pas ça, je suis nul, je n’ai pas été à ce festival… ». C’est pour ça que ces jeunes sont toujours devant leur smartphone :  ils doivent être les premiers à être au courant de la dernière nouvelle. Si pas, ils se sentent nuls. Quelle pression !

Qu’est ce qui peut faire baisser cette pression ?

Les ouvrir à la réalité. On ne peut pas être toujours heureux, on ne peut pas être brillant en tout, on ne peut pas être le meilleur chez les scouts, faire du piano parfaitement, faire de la danse, être premier de classe… Ils doivent être le premier en tout. Mais il n’y a qu’un premier ! Alors les autres… ?

Il s’agit de les ouvrir aussi à leurs propres ressources qu’ils ont à l’infini…

Oui, savoir dans quoi on est bien et dans quoi on ne doit pas investir. Et on retrouve cette quête à travers l’art. Ce qui est important, c’est « qu’est-ce qui est moi ? ». Pour ça, on a besoin d’adultes qui proposent, qui guident, qui disent à un moment « ne fais pas ça ! ».

Que ce soit dans le cadre d’un atelier de pratique artistique ou lors d’un spectacle de théâtre jeune public, on retrouve des adultes qui proposent un cadre, des rituels que ce soit pour entrer dans la pratique ou dans une salle de spectacle, avec des codes…

Ce qui permet de les humaniser, de leur apprendre les codes sociaux. Beaucoup de jeunes n’ont pas intégrés les codes sociaux. Ce qui engendre des harceleurs et des harcelés, par exemple. Assister à une pièce de théâtre, c’est faire de la place à l’autre, c’est se mettre en retrait, c’est avoir du respect pour l’autre, c’est apprécier que l’autre fasse quelque chose que je ne fais pas. Or, on est toujours dans la comparaison ! Mais chacun est différent. Dans votre proposition d’atelier artistique, il y a aussi de la transmission et du lien. Lorsque l’artiste emmène toute une classe, on apprend à être un parmi d’autres. Avec l’entraide que cela suppose. Ces propositions apprennent à être en relation.

C’est aussi s’ouvrir à d’autres points de vue…

Oui, grâce à l’art vivant. J’ai un problème avec les petits films sur les réseaux qui hypnotisent l’enfant. Il est fasciné par quelque chose qui lui fait oublier qui il est, ce que lui pense parce qu’il est dans l’histoire d’un autre. Au théâtre, on est dans le personnage car il est là, vivant… Ça vibre, ça fait du bruit, ça produit des ondes qu’on capte… Ça bouge. C’est du tridimensionnel. L’image sur un smartphone, c’est plat, binaire…

Dans le cadre de nos ateliers, le dénominateur commun des artistes est la notion de rituel. En quoi est-ce important dans la vie en général ?

Le rituel fait lien, il ancre la personne, la dégage de ce qui s’est passé avant, c’est un marquage individuel ou groupal. C’est un événement. Les scarifications, les tatouages, les mises en danger… sont des rituels que les ados utilisent faute de rituels sociétals. Les rituels se perdent à cause de l’emprise de l’individualisme. D’où, par exemple, l’importance du rituel des repas en famille… c’est aux adultes de batailler pour que les téléphones ne s’invitent pas à table,

Un endroit de rituel à ékla se situe aussi dans les Rencontres Art à l’École. Souvent, le franc tombe, pour les ados plus particulièrement, ils comprennent le sens de ce qu’ils ont traversé tout au long de l’année.

Ça sort tellement des rails pour eux ! Ça leur demande un engagement auquel ils ne sont pas habitués ! Ils doivent quand même se dénuder un petit peu, émotionnellement. On a la timidité de l’enfant, la pudeur de l’adolescent, la peur des regards... Ils peuvent être tellement solitaires, hyper connectés avec le monde entier mais à 10 kms l’un de l’autre. N’avez-vous pas déjà vu deux jeunes assis dans le même canapé et se communiquant par sms !! Vous, vous arrivez en leur demandant d’être là avec qui ils sont. C’est énorme ! C’est déstabilisant, ils sont méfiants. Ça ne m’étonne pas que ce soit à la fin qu’ils réalisent que ce n’était pas dangereux, qu’on ne s’est pas moqué d’eux, qu’ils ont appris des choses, que c’était chouette…

La notion de recherche est au centre de l’atelier. Quel regard portez-vous sur le fait d’inviter des enfants et des ados à être en processus, en exploration ?

Cette exploration n’est pas du tout à la mode puisque, dans notre monde actuel, on est dans l’immédiateté, dans le résultat. Vous, vous dites « il faut donner du temps au temps », ce n’est vraiment pas à la mode ! En consultation, je passe mon temps à dire qu’il faut donner le temps à l’apprentissage, quel qu’il soit. Il faut que les choses émergent. Ce qui n’est pas dans l’air du temps ! S’observer dans son intimité est un travail intérieur… Or c’est l’extimité qui a le vent en poupe, elle est jetée sur réseaux sociaux pour rappeler que l’on existe... Vous, vous les amenez à aller chercher dans leur intimité…

Que peut générer ce type d’approche ?

Ça permet au jeune de se reconnecter à lui-même, de savoir qui il est. C’est la base, ce fameux « connais toi-même ! »… De trouver son chemin dans la vie et ne pas se lancer sur de fausses pistes ni se perdre dans de futiles comparaisons. Savoir de quoi on est fait, avoir un projet… D’être en lien dans un monde où on est à la fois hyper connecté et complètement délié.

Quelle place tient la notion de collectif dans ce monde ?

« Le vivre ensemble », cette phrase qu’on entend si souvent… Ce n’est pas la même chose que vivre AVEC les autres. Ce vivre ensemble, c’est comment réussir à « survivre » chacun pour soi; car l’enfer, c’est l’autre, celui qui entrave ma liberté, celui que j’ai à supporter. Vivre AVEC les autres, c’est vivre avec la richesse de chacun, sans se comparer.  

Vous qui rencontrez tant de jeunes, dans leur intimité, qu’auriez-vous envie de conseiller aux artistes, aux enseignants pour démarrer un projet de la façon la plus juste possible ?

A l’époque spontanément un lien se créait avec l’enfant via le dessin ou la pâte à modeler. De nos jours, les imaginaires sont trop souvent bloqués ou décousus. Alors pour entrer en contact je fais appel au mouvement. J’ai un ballon de mousse, on joue au foot, les corps se frôlent avec le vecteur du ballon, on rit, on met des rituels en place… Le mouvement dégage une énergie qui ouvre au lien. Créer un rituel imaginé avec ce que l’artiste ressent du groupe peut être intéressant.  Aussi faire bouger le corps. Le mouvement, c’est la vie.

Qu’est-ce que l’imaginaire bloqué ?

Lorsque toute l’énergie de l’enfant est passée dans le mental ou dans un corps agité. Alors si  dessin il y a l’enfant aura tendance à produire ce qu’il pense que l’adulte attend de lui. Cet enfant, à la fois il est dieu mais un dieu qui cherche à se conformer à l’attente de ses pupilles…

Qu’est-ce que serait une société sans art ?

Ce serait terrible. L’art est ce qui existe depuis que l’humain pense. L’art nous permet d’être unique car chacun a sa patte quoi qu’il fasse, même s’il n’est pas artiste… Il y a l’art de vivre, l’art de cuisiner, l’art d’être qui on est, l’art de cultiver, l’art de faire des bouquets… On a tous une part d’art et c’est important de la trouver parce que c’est ça qui fait qu’on vit. Cette part d’artiste qui est en chacun de nous, nous rend unique. Ayons tous à coeur de faire découvrir à nos enfants, à nos ados leur part artistique !