Les enfants ont-ils encore le droit de vivre?

20 novembre 2004 : journée des droits de l’enfant. 

Depuis la mise en place de la Chartre des Droits de l’Homme, nous assistons à une surenchère des droits de l’adulte, cette dernière bafoue parfois les droits de l’enfant…

Un droit essentiel de l’enfant ne serait-il pas d’avoir le droit de vivre, vivre une vie d’enfant ? Or force est de constater que sous couvert de protéger l’enfant, souvent on en « dispose »… Osons le dire en face, trop souvent de nos jours, l’enfant est pris en otage par les revendications ou les angoisses des adultes.

Par ailleurs, les polémiques actuelles autour du droit à l’enfant ne réduisent-elles pas celui-ci au statut l’objet ? Ce qui est fondamentalement en contradiction avec les droits de l’enfant…

L’enfant, sujet ou objet ?

D’un côté, l’enfant grandit dans un environnement qui, le considérant comme un « sujet », cherche à lui accorder tout ce qu’il souhaite. Toutes contraintes, allant à l’encontre de son désir, sont abolies ou longuement négociées. Le voilà illusionné d’une liberté sans limite. 

Mais d’un autre côté, dès sa conception, ce même enfant est pris sous l’emprise d’une société de plus en plus normative qui le prend comme « objet » de maîtrise. Société qui bannissant le hasard, prône le contrôle. On multiplie les échographies et tests en tous genres sans tenir compte de l’impact psychique de ces actes. « Les futures mères, au corps trop souvent devenus « objet » de la médecine, perdent leur assurance quant à leur capacité de procréer.  Face aux stress et pressions de tous genres que subissent les femmes enceintes, actuellement, nous voyons naître des enfants avec un ulcère à l’estomac ! Chose inconnue il y a encore quelques années. » explique une sage femme. Elle ajoute : « Nombre de femmes, abandonnent rapidement l’allaitement maternel tant elles sont angoissées de ne pouvoir contrôler combien l’enfant a bu. Ne pas tout maîtriser les angoisse tellement qu’elles se rassurent avec un biberon, dont le contenu avalé, contrairement au sein, est mesurable, quantifiable ! Elles n’ont plus confiance en leur corps ni dans les compétences de leurs bébés.» 

A force de tout vouloir maîtriser, de ne plus faire confiance à la Vie, d’être sous l’emprise constante de la peur, nous envoyons des messages bien angoissants à nos enfants… Auront-ils encore le droit de prendre le risque de vivre ?

L’interdit du risque

Les enfants ont le sentiment de ne plus s’appartenir, d’étouffer dans un cadre trop contraignant, d’être sur des rails dont ils ne peuvent s’échapper. Ce ne sont plus les rails de l’autoritarisme mais ceux du sécuritaire. Voilà le désir individuel, tant mis en exergue, se retrouvant emprisonné dans le carcan d’un univers surprotecteur !

Fini les tabourets dans les lieux d’accueil pour petits. Ils pourraient tomber… On pense à supprimer les toboggans des plaines de jeux car, l’an passé, un enfant a glissé et s’est cassé le bras… Une école a supprimé le seul arbre de la cour de récréation car un élève avait réussi à grimper dedans. Le moindre risque d’un petit risque fait lever les bras au ciel ! 

Rien ne peut arriver à ces enfants, « trésors » parentaux. Et surtout qu’ils ne s’égarent pas en dehors du regard de l’adulte. « Vous comprenez, j’ai besoin de savoir ce qu’il fait et où il est » Longue vie et prospérité en vue pour les fabricants de téléphones portables permettant dès la maternelle un contrôle continuel et réciproque parent-enfant. Est-ce cela avoir le droit de vivre que d’être constamment sous l’emprise d’un œil de Moscou ?

L’enfant objet, es enfants, plutôt que de lui permettre de se muscler, on le pousse dans un buggy jusqu’à un âge avancé mais à ce même enfant de 4 ans on lui demande d’être sujet-responsable puisqu’on lui demande de décider ce qu’il va manger, le moment et la personne qui le mettra au lit, et souvent ce sera encore lui qui aura à choisir l’activité familiale du we. Une des dures réalités des enfants d’aujourd’hui ne serait-elle pas d’être confrontés à un environnement qui s’acharne à leur faciliter la vie mais qui en réalité la complique… ?

Petit rappel : Pour se construire, pour acquérir la confiance d’être capable de prendre sa vie en main, l’enfant a besoin d’intimité et d’autonomie. Vivre c’est avoir le droit de vivre ses expériences, de faire ses « bêtises » quitte à se faire mal... ou à se faire réprimander…

Vivre sans conflit

Nouveau mot d’ordre : surtout pas de conflits ! Comme si non-accord était synonyme de non-amour ! Dans le quotidien des familles plutôt que d’apprendre à gérer le conflit, tout est fait pour l’éviter, tant il est craint !.  C’est oublier que si la ressemblance permet de se reconnaître, seule la confrontation de la différence permet la rencontre. 

Calquant le système familial sur le modèle d’une société horizontale se réclamant d’une symétrie des places, on constate que c’est la « négociation » qui entérine les décisions familiales. Dans la tentative de respecter toutes les individualités, dès son jeune âge, l’enfant grandit dans un cocon de consensus.  « Ne penses-tu pas que ce serait l’heure d’aller faire ta sieste » demande-t-on à l’enfant de 2ans et demi ! Pareil discours dénonce un parent redoutant de prendre une place d’autorité, préférant la négociation, la conciliation, l’évitement de conflits, obligeant ainsi l’enfant à  trouver lui-même son cadre de socialisation…

D’un côté on voit l’enfant devoir définir lui-même les éléments de son existence, et de l’autre les parents confondant leurs désirs avec ceux de leurs bambins induisent parfois dans une même phrase : « Fais comme tu le sens » et « Fais comme je le veux ! »… N’y a-t-il pas de quoi y perdre le Nord ? Et l’on s’étonne que les enfants qui ne savent plus se concentrer ou rester en place ? Par ailleurs, en paradoxe total avec le déni du conflit, dès que l’on ouvre le poste de télévision, les enfants ne voient que guerre, sang et morts. 

Petit rappel : Pour donner un sens à sa vie, pour accepter le manque, pour rencontrer une limite, conditions même d’humanisation, l’enfant à besoin de rencontrer un adulte sachant se mettre à une place dissymétrique par rapport lui, à une place d’autorité. 

Echec interdit

Le dogme du jour s’appelle : bonheur ! Toute l’économie du désir, la détermination d’une « vie réussie » sont organisés en fonction du plaisir et du bien-être et de la performance. Dans ce cas, l’échec ne fait que signer une entrave au bien-être, il pointe une faille de la performance. 

D’une pareille vision de la vie, l’échec se retrouve diabolisé. Et pourtant la vie est une succession d’obstacles ! Petits et grands ont besoin de prendre le temps de vivre des expériences, d’affronter des échecs et d’en tirer les leçons. 

Pensez-vous que pour l’enfant,  lui qui incarne le plaisir de la découverte, diaboliser l’échec offre le meilleur des mondes?. N’est ce pas au travers de nos expériences que d’insignifiants, nous devenons uniques ? Une vie sans expérience nouvelle est une vie sans intérêt…c’est « pas vivre ». 

Petit rappel : La traversée de l’échec est essentielle. Elle permet la réflexion, ouvre à d’autres voies. Formateur, l’échec est la condition de l’apprentissage ! Il permet l’initiation, il est l’indispensable cheminement  pour construire une identité.

Vivre pour faire vivre l’autre

Investis du mythe de l’enfant idéal, les enfants doivent réparer, compenser, réaliser ce dont les parents ont rêvé. Parce qu’insatisfaits et fragilisés dans leur relation de couple ou dans leur travail, certains parents misent sur l’enfant pour répondre à leur besoin de bonheur. Ainsi lorsque l’enfant ramène une mauvaise note c’est comme si elle était infligée à l’adulte… 

N’est ce pas, aussi, une terrible et lourde contrainte, d’être tout pour ses parents ? D’être leur seul pourvoyeur de bonheur. D’être au centre de leur vie. Dolto n’a pas hésité à dire : « Qu’un enfant doit pouvoir graviter autour de la famille mais non pas en être le centre ! » Cette place de centre c’est le point de rencontre de tous les regards, de toutes les attentes réduisant à une peau de chagrin l’espace de liberté psychique. « Pourquoi voulez-vous que je lui donne de l’argent de poche ? S’il a besoin de quelque chose, nous lui donnons. Il a tout ce qu’il veut. 

Petit rappel : Devenir libre et responsable c’est pouvoir vivre pour soi et non pas en fonction des désirs, des ambitions ou des blessures parentales. Dans ce cas on est un enfant-prothèse…

Accorder le « droit de vivre »

Donner à l’enfant le « droit de vivre » c’est renforcer en lui le droit d’exister. C’est l’aider à établir une identité stable lui permettant d’établir des liens affectifs et lui offrant la possibilité de s’arrimer aux structures sociales de son environnement. Comme l’explique le Dalaï lama, vivre c’est connaître ses limites et pouvoir les dépasser.

Donner à l’enfant le droit de vivre c’est lui accorder « le droit d’avoir des devoirs ». C’est mettre des limitations à ses droits en lui enseignant par l’expérience les règles de fonctionnement de la société qui l’accueille et l’abrite. Pour que sa vie ait un sens, l’enfant doit pouvoir avoir le droit à des responsabilités à son niveau et de sa compétence. Vivre ce n’est pas être seul mais confronté à d’autres via des inter-dits et des obligations. 

L’adolescent se rêve comme étant une Ferrari ou un cheval de course. Mais sans freins ou sans rênes, il va droit dans le mur…Car : Si la vie n’est que interdit de risquer mes expériences…Si la vie n’offre que le droit de réussir… Si la vie n’est qu’attendre qu’un autre pense et agisse à ma place…Si la vie n’est jamais autre chose que d’être l’objet des attentes de l’autre… Si la vie n’est que de me retrouver dans le solitude de mes droits…C’est vraiment trop difficile ! Pourquoi m’ont-ils fait naître si je ne peux pas vivre ?

En conclusion

Difficile de se sentir aimé (même si, incontestablement, les parents sont profondément attachés à leurs enfants) lorsque l’on grandit sans cadre de référence clair. Cadre de vie insécurisant puisque, pris entre le marteau et l’enclume, face à l’indétermination des rôles et des générations, l’enfant grandit dans une structure floue. Il est amené à contester les normes éducatives de ses parents, alors que c’est de la cohérence de leur autorité que dépend son adaptation aux normes sociales! Les parents amputent leurs enfants du droit de vivre s’ils oublient qu’ils n’ont à être ni égaux, ni amis, ni dépendants de leurs enfants ! 

Il est de bon ton d’argumenter que dans notre monde en mouvance, la rhétorique de la certitude n’est plus de mise. N’empêche, je pense que l’enfant a le droit à un minimum de constance face aux liens affectifs qu’il a noué, d’un minimum de cohérence dans l’approche que les adultes ont par rapport à lui, d’un minimum d’engagement responsable de la part des adultes qui ont décidé de prendre une part active dans leur éducation, d’un minimum de loyauté des décideurs face à leurs énoncés du « Droits de l’Enfant » 

Mots clés: Contrôle Loi Echec Conflit Liberté Idéalisation